Enfin vendredi. Le jour tombant aspire les énergies laborieuses et les transporte vers le week-end et ses promesses irréalistes.

Simone serre son billet de train dans la poche de son manteau. Un billet parmi tant d’autres. Un aller ou un retour ? Simone ne sait plus trop où elle habite en ce moment.

L’époque est à la sévérité rigoureuse : désormais les contrôleurs stationnent avant même l’accès au quai. Simone est légaliste, il ne lui viendrait pas à l’esprit d’emprunter les 3 marches sans le sésame réglementaire.

Et ce gamin qui braille. Avec cette mère qui le traîne comme une valise parmi d’autres.

3 heures devant elle pour lire et travailler. Surtout ne pas se laisser admirer les paysages, plutôt enchaîner ses pensées à du factuel et du professionnel. Libérées, elles vagabonderaient du réel à l’idéal, ce si connu chemin de souffrance.

Et ce gosse qui crie. Avec cette mère qui parle à son téléphone sans jeter un regard ni prêter une oreille.

Les lignes dansent, difficile de se concentrer. 

S’octroyer le droit d’admirer le fleuve majestueux. Les maisons de tuffeau aspirent Simone dans un ouragan calme et désespéré, elles la prennent, l’enveloppent puis l’enfoncent toute entière vers les racines de son arbre généalogique.

Y aura-t-il des bourgeons au prochain printemps ?

Serrer les dents pour retenir les rugissements qui me brûlent de l’intérieur,

La gorge douloureuse à force de hurlements silencieux de désespoir,

Sentir palpiter mon ventre meurtri des coups de poing du sort,

Je voudrais m’arracher les cheveux, les yeux, les seins, le ventre…ne plus être femme pour ne plus souffrir autant,

Rendre la terre stérile avec mes larmes en béton salé,

Débrancher mon cerveau pour ne plus penser,

Pour regarder droit devant sans me projeter,

Pour écouter sans traduire,

Pour parler sans travestir.

Ne plus penser mais vivre simplement l’instant présent.

Et cet enfant qui à présent hurle à la mort, avec cette mère activement passive.

L’envie de tout balancer, d’arracher les sièges, de briser les vitres, de faire disparaître mon chagrin dans un océan de violence.

Prendre cet enfant dans les bras pour apaiser nos solitudes, l’emmener loin, le sauver.

*****

Le train arrive enfin à mon port d’attache : Simon au bout du quai. Je lui rends son sourire éclatant des retrouvailles et me glisse contre lui pour une étreinte anesthésiante.

Lundi, je retrouverai le quai.

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25 commentaires sur « S’échapper des rails »

  1. Ce que tu racontes sur cet enfant me parle tellement. En revoyant Polisse je me suis souvenue à quel point je l’étais identifiée au personnage de Marina Fois (entre son infertilité et ses tca) et je m’étais demandée : si la maltraitance infantile avait été mon quotidien que serais-je devenue? Certes pas de maltraitance en ce sens dans ton article mais quand même… Demander à un enfant dont le cerveau n’est pas mature de se comporter comme un adulte m’a toujours beaucoup heurtée. Si on demande à un petit d’être adulte, c’est quoi être parents au final? Tu as tellement d’amour et de bienveillance à donner Simone, la vie sait si bien etre cruellement injuste…je t’embrasse bien fort et je te souhaite de tout coeur de monter dans un train plein d’espoir et de promesses très bientot… ❤️

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  2. C’est si bien écrit, j’ai le coeur serré en te lisant… J’espère si fort que bientôt tout cela soit derrière nous, que le bonheur tant attendu frappe enfin à nos portes et apaise ces années d’attente et de tristesse. Heureusement Simon est là, toujours… Je t’embrasse fort ❤

    Aimé par 1 personne

  3. Je comprends tellement! J’ai eu tant de fois ce désir pendant mon parcours PMA « Prendre cet enfant dans les bras pour apaiser nos solitudes, l’emmener loin, le sauver. » c’est comme si tu avais mis des mots sur mes maux. Ce désir viscéral de donner tout son amour à un enfant et ne pas supporter que ceux qui ont cette chance ne le fassent pas… Finalement c’est loin d’être aussi simple, comme toujours. je te souhaite de ne plus jamais ressentir cela. Bientôt. Bientôt.

    Aimé par 1 personne

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