Martin WINCKLER, romancier médecin est notamment connu pour La maladie de Sachs et Le Chœur des femmes. Je l’ai découvert au début des années 2000 lorsqu’il tenait une chronique quotidienne sur France-Inter puis j’ai visité son blog avec grand intérêt et ai lu ses prises de positions sur la contraception et la prise en charge médicale des femmes.

Dans cet essai Les Brutes en blanc, Martin WINCKLER disserte sur les médecins maltraitants qui seraient une spécificité française dont on se passerait bien. Beaucoup de critiques ont déjà été écrites sur ce livre et je sais que des médecins l’ont mal reçu car se sont sentis injustement visés. C’est ainsi : les garagistes prendront pour celui qui surfacture, les boulangers pour celui qui décongèle, les fonctionnaires pour celui qui se planque, les journalistes pour celui qui fait des ménages, etc.

Mon propos n’est pas résumer cet ouvrage dont je vous recommande vivement la lecture. Je livre ici les commentaires qui me sont venus à l’esprit à l’occasion de MA lecture.

D’où je parle ? Je suis une trentenaire en pleine forme, à ceci près que je suis amenée à fréquenter assidument les soignants depuis plusieurs années car mon compagnon et moi n’arrivons pas à avoir d’enfant.

Nous sommes infertiles, comme un couple sur six. Situation étrange d’adultes amenés à passer une partie importante de leur vie dans des salles d’attente et de consultations médicales. Pas d’urgence autre que le désespoir de ne pas pouvoir donner la vie. Une situation qui amène à intellectualiser des événements « banals » pour la plupart des gens et à s’interroger la relation patients / soignants.

Martin WINCKLER définit ainsi la maltraitance médicale : « Il suffit de se rappeler que le but d’une relation de soin, c’est que le patient aille mieux ou, au moins se sente mieux après avoir vu le soignant » (page 53). Évidemment, c’est une définition un peu large qu’il étaye avec de multiples exemples.

Avec le recul, je peux considérer avoir croisé un paquet de médecins maltraitants : tout ceux qui durant 20 ans ont balayé d’un revers de main mes plaintes sur mes douleurs menstruelles, celui qui n’a pas écouté mes douleurs après une FIV et qui est passé à côté de ma grossesse extra-utérine.

J’ai aussi rencontré des médecins formidables, dont ma gynécologue actuelle qui a su m’écouter, m’expliquer, me donner le choix. Son empathie lui a permis de découvrir, alors que j’étais suivie depuis 5 ans par d’autres médecins, que mon infertilité était loin d’être inexpliquée puisque j’ai notamment de l’endométriose.

Martin WINCKLER évoque beaucoup le cas particulier des femmes en tant que patientes vis à vis de leur médecin traitant ou de leur gynécologue. Il souligne notamment qu’il n’est « jamais normal de souffrir (que) des douleurs menstruelles intenses (…) peuvent être le premier signe d’une endométriose (…) » (page 66). On peut dire que c’est une prise de position plutôt atypique dans le paysage.

Dans le livre, il commence par dresser un schéma de la relation de soin (cf. photo ci-dessous). Dans ce schéma, la patient (P) est dans la difficulté, sa famille (F) et ses amis (A) sont à ses côtés mais impuissants à le sortir vraiment de sa situation critique. C’est le soignant (S) qui va se servir de son savoir comme d’un point d’appui et aider le patient à remonter la pente.

La maltraitance vient du fait que le savoir ne sert pas tant de point d’appui mais de lunettes déformantes pour percevoir la situation réelle du patient. D’où cela vient-il ?

L’auteur attribue un rôle important à l’enseignement médical en France qui déformerait les étudiants en médecine en leur apprenant non pas à écouter les patients mais à interpréter ce que ces derniers n’auraient pas eux-mêmes compris (puisqu’ils ne sont pas eux, des sachants). Les étudiants seraient naturellement empathiques au début de leur parcours d’apprentissage puis se désensibiliseraient au fil des années d’étude. Il souligne beaucoup le rôle de l’humiliation dans les stages où il ne s’agit pas pour leur professeur de transmettre des connaissances et une aptitude mais de les dominer. Le tropisme français pour l’élitisme est dévastateur.

L’enseignement délivré de manière magistrale ne fait pas appel au jugement critique des étudiants et ne suscite par conséquent pas les échanges. C’est un fait, en France, nous ne sommes pas habitués à remettre en cause la parole du maître. J’ai eu l’occasion d’étudier un an en Allemagne (pas la médecine !) et je me souviens de ma surprise devant les étudiants qui n’hésitaient pas à interpeller le professeur depuis l’amphithéâtre.

Martin WINCKLER évoque aussi le rôle de l’argent dans la discrimination des patients. Il s’en prend au système qui permet aux praticiens hospitaliers de réaliser des consultations privées et onéreuses dans les locaux même de l’hôpital. Mon parcours en PMA m’a fait rencontrer cette triste réalité : des services de PMA provinciaux sous dotés en moyens et en compétences face à des cliniques parisiennes plus efficaces mais ouvertes uniquement à ceux qui peuvent sortir la carte gold.

Évidemment, le sujet des relations entre les patients et les médecins est abordé dans le livre avec la loi de 2002 sur les droits des patients qui instaure la démocratie sanitaire. C’est grâce à cette loi que j’ai pu écrire au médiateur de mon ancien hôpital et le rencontrer pour évoquer la prise en charge défaillante de ma grossesse extra-utérine.

Il évoque le fait que le taux de plaintes contre les médecins est très inférieur en France par rapport aux États-Unis. C’est peut-être aussi que les comportements de « consommateurs » sont moins répandus de notre côté de l’Atlantique. A la fin du livre, il donne la marche à suivre pour porter plainte si l’on s’estime maltraité. J’avoue avoir été un peu gênée au début par ce mode d’emploi utilitariste qui peut assimiler le patient à un vulgaire consommateur. Mais finalement, la démarche que j’ai moi-même entreprise vis-à-vis de mon ancien hôpital ne vise pas à réparer mon cas (c’est trop tard…) mais comporte un objectif d’intérêt général qui est d’éviter que d’autres patientes connaissent une prise en charge défaillante.

En réalité, je n’ai pas tant lu ce livre comme patiente, mais plutôt comme une citoyenne et je trouve que le sujet des médecins maltraitants est en réalité un symptôme d’une société de plus en plus dure avec ses membres. Et chacun d’entre nous est partie prenante.

Revenons-en au schéma ci-dessus. Lorsque nous sommes en position d’aider autrui en prenant appui sur notre savoir, le faisons-nous réellement de manière empathique sans nous laisser aller aux affres de la domination ? Je dois à la vérité de reconnaître qu’il m’arrive d’être une professionnelle maltraitante (je ne suis pas du tout dans le domaine médical). En allant plus loin, c’est aussi le cas de celui qui se détourne d’un passant dans la rue en difficulté, qui ne prend pas le temps de saluer ses voisins, etc.

Il faudrait pousser davantage l’analyse sur le contexte qui mène à la maltraitance. On connaît les difficultés du système de santé en France et la pression qui repose sur les personnels. Il y a là un parallèle à dresser avec bien d’autres secteurs. La pression sur les objectifs, la contrainte sur les ressources, les injonctions paradoxales, le toujours plus avec moins, amènent à des comportements déviants et au final maltraitants. L’écart flagrant dont beaucoup de professionnels souffrent entre le travail prescrit et le travail réel génère de la souffrance qui en retour peut conduire à des comportements maltraitants. Chacun dans son secteur, peut devenir maltraitant. Beaucoup d’entre nous sont des sachants dans leur domaine et peuvent être amenés à exercer une position de domination humiliante envers d’autres personnes.

Le système de la performance à tout prix de court terme conduit à fragmenter les problèmes et les sujets, nous n’avons plus de visions holistes des enjeux. Or, découper les problèmes par petits bouts favorise des solutions inefficaces et dangereuses à long terme. C’est là la description de beaucoup de forces à l’œuvre dans notre société.

Finalement, ce livre donne envie de se considérer davantage comme un patient citoyen. Le patient, comme le citoyen, n’est pas une petite chose fragile destinée à subir mais peut se donner les moyens d’agir. Je pense qu’il est inutile d’attendre un grand soir qui risque de ne jamais venir, il faut plutôt agir ici et maintenant.

Martin WINCKLER incite le lecteur à partir du cabinet d’un médecin maltraitant sans payer puis à ne plus le consulter. Mais a-t-on vraiment le choix lorsque l’on souffre ou bien lorsque l’on habite dans une zone sous-dotée ? Sur le moment, nous n’avons peut-être pas le choix, mais nous avons le devoir de réfléchir à cette situation et d’engager la discussion avec le médecin ultérieurement, de lui écrire ou de porter plainte.

Plus fondamentalement, notre rôle de citoyen est de s’intéresser à notre système de santé, son financement, ses objectifs, la formation des soignants, etc. Ces questions là devraient être centrales dans les échéances électorales de l’année prochaine. Elles ne le seront assurément pas si nous nous en désintéressons. La sécurité sociale est un trésor national pour notre pays et chacun doit en prendre soin en tant qu’acteur constructif.

Le sujet clé est de réfléchir à la manière dont chacun d’entre nous peut favoriser pour lui-même et pour la société les attitudes bien traitantes.

En bref, le livre Les Brutes en blanc m’a fait prendre conscience que je pouvais être moi-même une professionnelle maltraitante, une consommatrice maltraitante ou une citoyenne maltraitante. Voilà qui donne envie de se remettre en question et de reconsidérer son rapport à la cité.

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18 commentaires sur « Sur « Les Brutes en blanc » de Martin WINCKLER: réflexions d’une patiente »

  1. Et bien, je vais aller lire ce petit bouquin. Parce que bizarrement, moi aussi d’infertilité inexpliquée, je passe à « oups, vous avez de l’endométriose »…( au passage, merci pour l’adresse de l’IRM)
    « Martin WINCKLER incite le lecteur à partir du cabinet d’un médecin maltraitant sans payer puis à ne plus le consulter.  » : On m’a conseillé exactement la même chose aujourd’hui..un médecin justement en parlant de ma gynécologue actuelle…Celle qui a omis de me faire, depuis 2 ans de PMA un examen qui pouvait prouver que mes douleurs mensuelles étaient bien liées à une maladie… et que je suis censée revoir en janvier…avant de consulter Dr Hope…
    Je pense qu’effectivement, peut-être que j’aurai les »ovaires » pour ne pas dire un autre mot de quitter cette consultation sans payer la somme de 100€. Ca la fera peut etre réfléchir…et moi, ça me fera économiser…
    Pour ce qui est d’écrire à un médecin…tout dépend encore une fois du contexte…j’ai écris à la même gynécologue citée plus haut pas plus tard qu’aujourd’hui. Un long pavé. 2 feuilles A4. Sa réponse tenait en 3 phrases. 1 lignes sur word… J’aurais pu faire un monologue, ça serait revenu au même.

    Ceci étant, je vais aller bouquiner ce petit bouquin ASAP.
    Des bisous Simone

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    1. Bravo ! Pense à ce que tu vas t’accorder comme plaisir avec ces 100 euros. Et si ce médecin était tenu par la loi de t’indemniser pour faute de diagnostique, combien lui demanderait un avocat ?
      Alors, 100 euros c’est symbolique. ..
      Je souhaite des moments de douceur à tous pour cette fin d’année.

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  2. Je n’avais jamais entendu parler de lui jusqu’à ce que je tombe sur son site internet lors d’une recherche sur la pilule. Eh bien j’ai appris plein de trucs, moi l’infirmière et ex-pmette! Du coup je vais peut-être bien lire son livre…

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  3. J’ai un avis biaise, car j’ai travaille dans le systeme de soin en France et maintenant en Angleterre… Mais pour moi, un des gros souci du systeme de sante francais, c’est ce statut de medecin-demi dieu, et qui aboutit, dans certains cas, a la maltraitance, a cause de ce piedestal… Et je vois pas bien comment on peut s’en sortir…
    Alors quand on parle de PMA, ou le couple est en situation de detresse, subit des examens humiliants (certes necessaires, mais hunner, excusez moi, c’est humiliant… et ecartez les cuisses a moitie a poils devant tout un service tous les 2 jours, c’est pas terrible non plus…), et dont l’avenir depend d’un medecin, ben on a la un super cocktail…

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    1. Entre nous, ça coûte pas bien cher de mettre un drap en papier pour faire semblant de protéger notre intimité, mais ce n’est jamais fait en PMA (ou sur un malentendu) alors que pour le suivi de grosssesse, c’est quasi systématique… sauf une c*nnasse qui m’a fait mettre entièrement à poil les pieds en l’air…

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      1. entierement a poil ? elle voulait verifier quoi ?
        En Angleterre, j’ai toujours eu un drap, un chaperon si l’intervenant etait masculin, des explications sur tout ce qu’on me faisait, et une demande d’autorisation au prealable avant de me toucher… Une endo reste toujours pas plaisante, mais ca donne moins l’impression d’etre traitee comme un morceau de viande…

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  4. Je voulais lire ce livre et je suis contente d’avoir ton point de vue. Car comme toi, pour avoir fréquenté assidument le corps médical depuis quelques années pour la PMA et aussi pour d’autres sujets plus graves dans ma famille, il y a vraiment de tout.
    Et forcément, je trouve ça dur que les médecins qui essayent vraiment de nous soutenir au delà du soin soient dans le même sacs que de sombres c*nnards qui se prennent pour Dieu, mais il faut tout de même dénoncer ces agissements car ce n’est pas normel de ressorti en pleurs d’une consultation et de mettre 2 jours à s’en remettre alors que ne nous a pas annoncé une terrible nouvelle.
    Je suis assez d’accord avec toi sur le fait que nous sommes nous aussi maltraitants en tant qu’individu et en tant que société et je trouve que c’est un peu facile de tout mettre sur le dos des médecins.
    Surtout que leur job n’est pas aussi simple que d’autres, en tous cas que le mien. Annoncer à un couple qu’ils faudra faire appel au don pour avoir un enfant, c’est quand même pas la même chose que de dire, on n’a pas atteint l’objectif de ventes ce mois ci.
    Voilà, voilà, je vais aller le lire.
    Bises

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  5. Je trouve ton article intéressant. Nous avons toutes des anecdotes à ce sujet (ma gynécologue pma qui me dit, à 38 ans, qu’elle dira à sa fille de faire ses enfants jeunes…euh…lol…je lui rétorque avec un charmant sourire narquois que si son compagnon est oats ou autre, l’âge de la dame ne fera pas de miracle 😉). Pour moi il y a surtout une arrogance folle. Depuis leur naissance, mes enfants ont des pédiatres Roumaines. Quelle différence ! Quelle simplicité ! Et ça fait du bien. Mon mari, lui, adore l’approche pleine de bon sens et les ordonnances avec le strict minimum. Des conseils simples et pas de jugement (souvent sous – jacent dans le corps médical).

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  6. Ah Martin Winckler… J’en suis une grande fan depuis la lecture de La maladie de Sachs, à une époque lointaine où je vivais encore chez mes parents… J’avais aussi beaucoup aimé Le choeur des femmes, recommandé à une de mes cousines étudiantes en médecine qui a tellement aimé qu’elle l’a fait tourner dans sa promo. Espérons que ces lecteurs ne seront pas maltraitants… Je n’ai pas encore lu Les Brutes en blanc mais cela fait partie de ma PAL ;). Sur le fond, je considère avoir eu de la chance lors de mon parcours médical / pmesque et ne pas avoir rencontré trop (mais quand même plusieurs) de médecins maltraitants. Je suis consciente que ce n’est pas le cas de tout le monde et cela me rend triste et en colère à la fois, avec l’envie de faire évoluer les choses. Ce qui est bien quand on part d’une situation détériorée, c’est qu’il y a une grosse marge de progrès. Bises Simone et merci pour ce partage.

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  7. Merci pour ce partage ! Bon, j’ai train de retard et je viens juste de finir « Le choeur des femmes » quand tout le monde parle des « Brutes en blancs »!
    Mais à te lire, j’ai l’impression que tout ce que tu décris est en germe dans le CdF. Pourtant je n’ai pas entendu de hauts cris du corps médical à son sujet. Sans doute la forme plus romancée qui évitait le pamphlet direct. En tout cas, merci à MW et merci à toi !

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  8. 5ans passé dans les cabinets et les hopitaux de paris , j’en ai vu de tout les couleurs .combien de fois je suis sortie en pleurs,a cause de leurs mepris j’ai meme perdu mon bébé et ils ont eu le culot de me faire culpabiliser juste pour se dedouanier mais je ne porterai pas plainte car je sais que c’est le combat de pot de terre contre le pot de fer.

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  9. J’ai connu Martin Winckler avec le choeur des femmes et je le retrouve avec plaisir dans les brutes en blanc. J’ai beaucoup aimé ton passage sur les zones sous dotées. Dans mon coin paumé à 2h de Paris, c’est une belle zone sous dotée. Pour celles qui n’ont pas les moyens de se déplacer vers de l’ile de France c’est un seul spécialiste parfois généraliste et pis c’est tout. Donc même s’il est maltraitant, ceux et celles qui ne peuvent pas aller ailleurs, subissent de peur de ne plus se faire suivre du tout alors. Alors il y’a la bonne vieille phrase pour se rassurer « certes il est pas gentil, compréhensif, sociable, mais il est compétent ».

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    1. effectivement, j’avais eu vent de la réaction de l’ordre des médecins qui me paraît tout à fait légitime pour ce type d’organisation ! Il en va ainsi de tous les métiers (y compris le mien !) : des réactions de défense en bloc dès qu’une brebis galeuse est visée….

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