La voisine a mon âge ou à peu près. Nous avons emménagé dans le quartier dans les mêmes moments, à deux jours d’intervalle, il me semble. A part quelques banalités échangées deux ou trois fois sur le trottoir, je la connais peu. Pas du tout, en réalité. Elle est ma voisine d’à côté mais nous ne nous côtoyons pas. Quand il fait beau et que nous sommes dans le jardin, je sens bien qu’elle se tient là, tout à côté près de la clôture qui nous sépare. Mais le silence.

J’ai remarqué qu’elle nous observe. Le soir, lorsqu’elle rentre du travail, elle monte à l’étage et se place à la fenêtre, celle qui donne sur notre jardin. Plusieurs fois, j’ai surpris son regard, derrière les rideaux pendant que nous dînons dehors. Elle nous regarde, comme si nous étions des bêtes curieuses. C’est aussi le samedi matin, lorsque nous nous égayons sur la terrasse. Ou le dimanche midi, alors que nous revenons à pied vers la maison.

Je connais toutes les autres voisines, sauf elle. Nous nous invitons les unes chez les autres. Le mercredi surtout : journée dédiée voisines-copines. Nous échangeons des recettes de cuisine, nous bavardons autour d’un thé, nous nous soutenons mutuellement. Bref, la vie de bon voisinage. Tout simplement.

Elle ne fait pas partie de notre cercle. Elle ne peut pas en être. Elle n’est pas des nôtres.

Je ne connais pas ma voisine. Je l’ai bien cernée, nonobstant. J’ignore son prénom, son âge, son métier mais je peux vous dire ce qu’elle est.

Elle doit faire partie de ces femmes qui veulent ressembler aux hommes. C’est bien simple, elle part le matin alors que je n’ai pas encore ouvert les volets ni défait les lits et elle rentre après que nous ayons dîné. Toujours parée d’un tailleur sombre. Un air éternellement préoccupé, comme pour se donner une contenance. Oui, moi aussi, je l’observe. Il faut bien savoir à qui on a à faire.

Elle consacre beaucoup (trop) de temps à son travail. Contrairement aux hommes, une femme n’est pas faite pour travailler. Elle doit s’accomplir dans des activités plus sociales et veiller à la pérennité de notre culture. Je ne voudrais pas de sa vie. D’ailleurs, quand je pense à elle, je me demande précisément à quoi cela sert de vivre. Il me paraît tellement vain, cet éternel recommencement des semaines qui se ressemblent toutes dans leur banalité laborieuse, suivies de week-end oisifs avec les « grasses matinées » et l’immanquable sortie du samedi soir.

Nous n’avons ni la même vie, ni les mêmes idées. Je le sais car le facteur s’est trompé une fois. J’ai frémis en voyant le genre de journal auquel ils sont abonnés. Je l’ai vite porté dans leur boîte aux lettres tant cela me piquait les doigts.

Elle ne fait pas de bruit. Son mari non plus d’ailleurs. Enfin son mari… comment nommer les choses… je crains bien qu’ils soient en « union libre » car il y a deux noms différents sur la boîte aux lettres. Quand je vous dis que nous n’avons pas la même conception des choses.

Je crois qu’ils représentent les dérives contre laquelle nous sommes élevés au printemps 2013. Quels beaux souvenirs que ces ballades urbaines collectives ! J’en ai des frissons rien qu’en y repensant. Ils sont à l’image de cette société de l’immédiateté, du consumérisme sans foi et égoïste. Des jouisseurs qui préfèrent plutôt profiter de l’instant présent que de s’ancrer dans la vie en transmettant des valeurs.

fenêtre

Comment les connaître ces voisins-là quand nous ne les croisons ni à la sortie de l’école ni à la paroisse?

L’autre samedi, mon mari est tombé sur lui en sortant de la boulangerie avec la petite dernière. Le voisin l’a dévorée des yeux en demandant comment elle s’appelait, si elle faisait ses nuits, comment cela se passait avec les aînés, etc.

Étonnant. Je ne pensais pas qu’il s’intéressait à ces sujets-là. En tout cas, il a l’air plus avenant qu’elle : à chaque fois que je passe devant elle, elle détourne le regard. Comme si mes six enfants lui brûlaient les yeux et lui nouaient les tripes.

*****

 

*photo : La fenêtre du salon à Laubert, août 1972, Vincent BIOULES

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31 commentaires sur « La voisine »

  1. Bonjour Simone,

    On est toutes la voisine de quelqu’un…ah au moins, nous c’est certain, on est silencieux. De bons voisins, ils ont l’air gentil…Non, non ils n’ont pas d’enfants…ah ben de nos jours, avec ce qui les attend, ils ont peut être raison de ne pas en vouloir. Le chômage, les attentats et encore un jeune la semaine derniere qui a eu un accident de moto…ah vous ne l’avez pas lu dans le journal? c’est pas tout ça mais je dois conduire les enfants chez le dentiste.Allez une bonne journée à vous !

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  2. Il me remue les tripes ton article. Soi vu de la fenêtre des autres… La prison dans laquelle nous enferme l’infertilité. Cette marginalité douloureuse dont on ne parle pas et que l’on subit.
    Moi aussi mes voisins s’entendent bien et nous ne faisons pas partie de leur clan. Parfois je me dis que je suis asociale, sauvage… Différente.
    On vit dans une petite commune pres de la ou tu aimes partir en vacances : viens prendre un the ❤️

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  3. La voisine, son seul avantage, c’est que comme elle part pas en vacances en période normale (traduire « scolaire » bien sur) elle peut garder le chat, le poisdon, le hamster des enfants…heureusement qu’on est là, on donne un sens à sa vie…
    Gros bizouxx

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  4. C’est pas ce qu’on appelle une nouvelle à chute ton article ? 😉
    ah si tu voyais ma voisine… elle a accouché il y a un mois et sa soeur… ben quelques jours plus tard si si ! Véridique ! C’est ça d’habiter dans un petit village… heureusement, nous sommes assez éloignés les uns des autres ! Et la voisine, je la vois pas tant que ça ! !
    Un très bel article encore une fois qui en dit long…bises Simone

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  5. Bonjour Simone, et quelle jolie plume ! Si un jour tu en as marre de tes tailleurs sombres, je sais dans quoi tu peux te reconvertir ;). Quant à la voisine et ses enfants, mon coeur se serre en imaginant ce supplice quotidien… je t’embrasse bien fort.

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  6. La narratrice envie aussi peut-être la voisine. Elle aussi aurait aimé travailler, avoir une vie sociale en dehors de son quartier et ses gosses. Elle avait pourtant fait des études. Mais voilà, un jour ses parents lui ont choisi un mari. C’était ça ou « dehors, on ne veut plus te voir ». Ça existe ces « bonnes familles ». Il y aussi parfois de la souffrance derrière des apparences, dans les deux sens…

    La voisine, je l’ai rencontrée la semaine dernière. Elle est tout sauf réduite à un tailleur sombre. Elle a une « moitié » bien complémentaire, un joli couple.
    Je t’embrasse fort

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  7. Bonjour Simone! j’aurais pu être votre voisine (mais ce n’est pas moi, j’ai deux enfants et pas six!). Mais voilà, je suis votre blog. Au delà du fait que vous écrivez extrêmement bien, cela me permet de mieux comprendre l’état d’esprit dans lequel peuvent être de nombreux amis, également en attente d’enfants. Je ne peux même pas dire que j’imagine ce que vous ressentez car je pense que c’est une souffrance invisible qui dépasse ce que je peux comprendre. Sachez juste que mon coeur est avec vous et avec toutes les femmes et leurs compagnons qui ont ce désir d’enfants ancrés au plus profond d’eux. Peut-être que votre voisine ne rentre pas dans la case que vous lui avez faite, et peut-être même qu’elle se sent juste impuissante et en décalage avec vous et qu’elle n’ose pas faire plus ample connaissance. Je suis mère au foyer et, même en étant parfaitement épanouie et heureuse, parfois je me sens cruche face à des femmes ayant un super boulot, une vie très active alors qu’en fait on aurait plein de trucs à se raconter j’en suis certaine (je lis, j’ai fait de longues études, je m’informe…). Bref, je me reconnais un peu dans votre voisine mais je pense que personne ne se résume à son apparence ou à sa situation familiale. Et même si cela doit être dur de vivre en permanence avec cette famille à côté, soyez conscientes qu’elle est sans doute loin d’avoir les pensées que vous lui prêtez. Je pense à vous pour la suite.

    Aimé par 8 people

    1. Bonjour Framboise, merci beaucoup de cette intervention. Je n’ai surtout pas voulu blesser les femmes au foyer vs celles qui travaillent (et réciproquement !) mais montrer que nous sommes tous enfermés dans des préjugés. Dès lors que chacun est libre de mener la vie qu’il souhaite, tout va bien. Je me faisais juste la réflexion que mon réseau amical a fondu comme neige au soleil au fur et à mesure de la naissance des enfants de mes amis.
      Et pas plus tard qu’il y a 2 soirs j’ai aperçu la voisine fumant une clope le soir sur sa terrasse avec son mari, ce qui me les a rendu très sympathiques !
      Merci beaucoup de vos pensées.

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  8. J’en ai eu les larmes aux yeux. Très « bel » article. Tu as un véritable don pour l’écriture. Tu devrais vraiment songer à écrire un livre !
    Nous avons mis 5 ans pour avoir notre puce. Elle a 2 mois maintenant.
    Ça fait 5 ans qu’on habite le quartier et qu’on s’y promène les week-ends avec mon mari(oui, bon, on est mariés…). Lorsqu’on dit bonjour aux gens du quartier, si par miracle on a une réponse, c’est un timide bonjour et ils détournent le regard…
    Semaine dernière, première sortie avec la poussette. Changement radical ! Tout le monde est venu voir la princesse et les sujets de conversations n’arrêtent plus. Impossible de faire notre promenade habituelle.
    Il y a 2 mondes, les nullipares (je haie ce mot !) et les autres. C’est tellement triste.
    Je t’envoie tout mon courage

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  9. Quel bel article Simone !!! Quelle plume (oui je sais je me répète…) … ce long parcours douloureux nous suit partout ..même bien sûr dans votre quartier. Je me trouve assez « sauvage » et distante également vis à vis de mon voisinage pour les mêmes raisons que toi. Je pense aussi qu on passe pour des extraterrestres…des bises et peut être qu un jour tu prendras plaisir à partager un thé avec une de tes voisine….

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  10. Plus qu’un billet, c’est un superbe jeu d’écriture que tu nous as fait là. J’ai deviné la chute, mais ton texte m’a ému… Une plume discrète mais efficace.

    On aimerait être ta voisine. Débarquer avec une Orval. Discuter du monde et le refaire bien entendu. Parler de nos vies. Avec délicatesse et bienveillance. Et repartir avec le sourire 😉

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  11. J’aimerais bien t’avoir pour voisine, voilà, c’est dit !! Même qu’on boirait des mojitos en évoquant nos jobs passionnants…
    Mais comme le dit si bien Chapi, dans le regard de ta voisine, qui t’observe elle aussi du coin de l’oeil, je lis une forme d’envie… Combien de parents m’ont déjà laissé entendre qu’ils étaient nostalgiques de leur vie sans enfant? Tu sais, à coup de « Profitez, au moins vous pouvez dormir !! » ou encore « On ne fait plus ce qu’on veut maintenant que X est là… » Moralité: l’herbe est toujours plus verte chez le voisin !! 😉

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  12. C’est tellement bien écrit… et bien vu forcément
    6 ans qu’on habite dans le quartier (et qu’on galère pour avoir notre petit miracle) et c’est depuis qu’on sort avec la poussette que la plupart de nos voisins nous parlent, discutent. Quel dommage! Sauf nos voisins (en or) qui nous ont invité dès le début.
    C’est vrai que c’est un enfermement qui est très dur à vivre
    On pense fort à vous

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  13. C’est très joliment écrit et bien amené. Moi aussi j’aimerais être ta voisine. On s’inviterait les unes chez les autres, pour bavarder autour d’une bière belge, s’échanger des recettes sans gluten et se soutenir mutuellement.
    Bises Simone

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  14. Coucou Simone,
    Encore un bel article si bien écrit !!! Forcément on se retrouve toujours d’une certaine manière dans tes textes…pour ma part région parisienne dans une tour de 9 étage ça fait beaucoup de voisins hihihi
    Par contre pour les amis d’un côté il y a effectivement ceux qui prennent leurs distances…du jour au lendemain une personne que j’appréciais à qui j’ai avoué nos problèmes pour avoir un bébé a totalement disparu…et puis il y a les distances que nous mettons nous-même avec nos proches pour nous protéger soit de leurs commentaires parfois maladroits soit de leurs bonheurs trop débordants avec la naissance du petit dernier…
    Enfin moi je dis on débarque toutes chez toi pour venir boire le thé, je ramène un gâteau maison si tu veux 😉 on va faire jaser tes voisins !!!
    Bisous

    Aimé par 1 personne

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