De l’avis général, Simone encaisse plutôt bien. Les fâcheux souligneront qu’elle a quelques cernes et que sa démarche est moins vive, moins assurée. Mais avec ce qu’elle subit en ce moment, c’est bien le moins.

Lorsqu’elle s’accorde 5 minutes pour aller chercher son sandwich du midi, il y a toujours un collègue pour s’étonner qu’elle soit encore en vie. Lorsque ses équipes lui tombent dessus dès qu’elle regagne son bureau après et avant une énième réunion, il y en a toujours un ou deux pour s’étonner qu’elle soit si zen, elle, d’habitude si impatiente et vite agacée. Les sollicitations non urgentes sont remises à plus tard. Avec tout ce qu’elle a sur la tête, Simone est réputée ne pas pouvoir en absorber plus. Son chef, comme pour se rassurer de son propre désarroi, lui a demandé comment elle supportait les événements. « Très bien » lui a-t-elle répondu. Péniblement, il a ouvert de grands yeux.

Cette semaine Simone a proposé, rédigé, décidé, arbitré, esquivé, protégé, organisé, alerté, soulagé, tempété, cherché des solutions, trouvé des problèmes, creusé, attaqué, corrigé… Les réunions s’enchaînent, les téléphones vibrent puis strident, les courriels pleuvent, les fâcheux défilent…

Simone s’étonne elle-même. En d’autres temps, elle aurait souffert, soufflé, souffleté (en pensées puis en paroles, à force). Le stress lui aurait bloqué la respiration. La patience aurait manqué. Elle aurait tout à fait plongé dans ce bain de sur-activité et d’impératifs à respecter. Oh, elle aurait réussi, bien sûr. Car elle a l’habitude de toujours relever les épreuves. Elle aurait tout pris pleine poire et se serait attachée à faire face, conformément à ce qu’on attend d’elle.

 

Client at shop paying at cash register with saleswoman
Elle aussi, elle encaisse avec le sourire

Là, elle se regarde gérer et assurer ce qui était annoncé comme impossible avec un sourire ironique. Elle plane au-dessus de tout ce théâtre professionnel. Elle observe toutes ces petites fourmis inconscientes de n’être qu’un minuscule rouage au service d’intérêts invisibles puisque inexprimés et au final insensés.

Simone est désormais tout à fait détachée de tout ce cirque dont les clowns blancs ignorent la réalité de l’épreuve qu’elle a du endurer cette semaine. Épreuve « gérée » à coups de SMS en réunions.

Les clowns sont babas : elle assure la Simone. Simone est abasourdie : elle a enfin compris. Elle a ressenti humainement au plus profond de son être que tout ceci n’a aucun sens. Elle effectue mécaniquement ce qui est attendue d’elle, sans affect particulier, elle donne satisfaction à tous, sans rien leur donner en réalité. Et ils sont satisfaits. Ah, les imbéciles. Les sacrés imbéciles! Ils ignorent que ces semaines de suractivité tant redoutées par beaucoup ne sont qu’une distraction pour elle.

Depuis plus de 7 ans, jamais elle n’avait été aussi loin et aussi proche, jamais les 2 chiffres n’étaient apparu sur un dosage. A peine remise de cette découverte surprenante des dizaines, le destin en a décidé autrement. Le reflux. Laisser espérer l’inestimable puis tout reprendre sans sommation. Parfaite définition de la perversité.

Encore 2 ou 3 semaines à tenir ce rythme. Puis la semaine de vacances tant attendue. Alors, la descente s’amorcera à mesure que défileront les heures disponibles pour être présente à elle-même.

L’effet cliquet a bien eu lieu cette semaine. Simone n’accepte plus d’être un pantin volontaire. Le travail s’effectuera désormais sans affect. Elle se libère des chaînes qu’elle s’est elle-même fixée, par soumission librement consentie au système. Fini le respect des procédures et des ressorts territoriaux. Elle sera actrice de son destin, de ce qui compte vraiment. Présente physiquement mais consciente que sa vie est ailleurs.

Et ça commence demain par un appel à un médecin, recommandé par les copinautes. Le docteur Espoir. Du fond du cœur, merci, vos messages m’ont permis de tenir cette semaine et m’ont donné le courage d’aller chercher ailleurs de quoi continuer le combat.

Loire
Olivier DEBRE,  « Longue traversée gris bleu de Loire à la tache verte » 1976 ©MBA Tours, photo db

 

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60 commentaires sur « « Elle a l’air de bien encaisser » »

  1. Moi aussi je vais me mettre des barrieres. Y’a que quand je leur dis que y’a pas que le boulot dans ma vie qu’ils pigent…et la j’suis plus d’humeur avec eux! Jespere que ton nouveau Gygy t’aidera au mieux dans cette nouvelle prochaine étape…sinon..tu as l’autre adresse 😉

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  2. Ton message est fort et malgré toute la souffrance on ressent une certaine force. Alors que cette force soit avec toi et te porte loin, très loin vers ce Dr Miracle qui saura t’apporter TON précieux miracle. Courage ma chère Simone et que la Force soit avec toi !

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  3. Tu écris vraiment très bien… Je ressens tout à fait ce que tu nous décris, ce détachement, cette efficacité professionnelle accompagnés d’un vaste sentiment d’être dans une pièce de théâtre; Ils ne savent rien, et c’est sûrement mieux ainsi… Des bisous, et tiens nous au courant ❤

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  4. Le boulot m a beaucoup soutenue ces dernières années, même quand j avais l impression de jouer dans une pièce de théâtre au travail et avec ma famille pour ne pas les faire flipper. Être à nouveau happée par le quotidien, son stress et le petit cirque, ça peut aussi être bien, un côté « retour à soi » après s être sentie changée. Je peux juste te souhaiter de conserver le meilleur équilibre possible. Bises

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    1. merci Anabelle, franchement, si je ne travaillais pas, je tomberais folle à toujours ressasser la PMA. Parfois, je voudrais être rentière pour me consacrer à temps plein aux traitements, mais je me dis que cela n’est pas plus mal de devoir travailler. (et de toute façon, pas le choix, je ne suis pas rentière ;). bises et merci de tes conseils.

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  5. J’espère Simone que cette semaine de vacances à venir te fera du bien, te permettra de souffler. Mais j’espère surtout que tu ne te tortureras pas trop avec ce triste résultat et que tu te permettras de relâcher la pression (de pleurer peut être ?) pour mieux repartir ensuite.
    Puisse ce rendez-vous vous apporter de l’espoir et des solutions aussi.
    Des bisous.

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  6. Comme tu écris bien! C’est qu’elle en a du vocabulaire la Simone. Et un sacré recul sur elle-même aussi. Alors, oui, ce travail-théâtre t’aide, malgré tout, à passer le plus gros du cap, et même si tu attends ta semaine de vacances pour craquer complètement la carapace, le deuil, l’acceptation, la digestion, se font un peu en attendant, tu relâches aussi la soupape le soir. Je connais ces carapaces froides et rigides, ces matins-pantins, ces après-midi-robot, tout glisse, rien ne rentre, protection, sans saveur, sans sentiment. Et les torrents le soir, enfin, pour vider mon désespoir, mettre hors de moi tout ce chagrin.
    J’espère que ton Dr Espoir sera la solution, celui qui vous apportera, enfin, la victoire sur un plateau.

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  7. Je connais bien ce discours de la distance nécessaire. Et pourtant j’aime mon travail… Tu l’aimes le tien ?
    Qu’on l’aime ou pas, s’en détacher pour ne pas être affectée est une tâche ardue. En parallèle, s’y plonger pour distancier la peine peut aider. Les épreuves personnelles font souvent relativiser l’importance du quotidien professionnel. Je préfèrerais qu’on le découvre sans désillusion. Ne t’épuise pas trop à donner bonne figure ma Simone. Je t’embrasse fort.

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    1. ah… question difficile… non, je n’aime pas mon travail, qui pourrait aimer un bullshit job? Je l’aime oui, dans sa dimension managériale, celle où j’accompagne des collègues, les fait monter en compétences, les forme, les guide, oui, ça me plait beaucoup. Je t’embrasse fort ma Pénélope en espérant un heureux dénouement pour toi tout prochainement.

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      1. Ah je vois que la théorie de David Graeber est passée par là… Ça m’avait tellement plu à l’époque que j’avais envisagé l’envoyer de façon anonyme à ma direction alors en pleine crise aiguë de réorganisation & new management. Et quand je dis new, je veux dire d’y a 20 ans. Dans la culture, on applique le bon comme le mauvais avec deux décennies de retard. Bref. Si t’es consciente du concept c’est que tu y échappes ! 😊 Et si t’aimes ton boulot c’est cool !
        Je crois me souvenir qu’y avait de la mutation/siège éjectable/possible déménagement dans l’air. Tu en es où ?
        Gros bisous 😘

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  8. je suis toujours très touchée par tes textes et par cette manière que tu as de poser des mots sur ce que tu ressens. je débute mon parcours et lire tes articles me fait du bien et m’apprends à rester forte.

    j’espère sincèrement que la prochaine fois sera la bonne. je croise les doigts pour toi et t’envoie le maximum d’ondes positives.

    Courage !

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  9. plein de pensées positives pour vous! la réalité est vraiment dure, j’espère que tu vas pouvoir vivre pleinement ce début d’un autre suivi avec Dr Miracle! oui les miracles existent, et je te (vous) le souhaite à tous les deux! et d’ailleurs comment va Simon? je pense fort à vous, prenez le temps de la peine, ensemble, parlez, pleurez, hurlez (ça fait du bien!!), puis relevez vous tous les deux! les épreuves nous apprennent à nous tenir debout (même si on s’en passerai hein!!). je vous envoie toute mon espérance, et le fait que je crois que ce miracle peut arriver dans votre vie. Merci aussi, Simone, de nous partager ce que tu vis, tes mots sont si bien choisis, je me retrouve dans bcp de tes textes… Bises

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  10. C’est fou comme cette « galère » nous permet de nous poser de bonnes questions et au final, j’ose le dire, nous apporte.
    Tu as bien raison de prendre du recul et de te détacher de ce qui ne te fait pas tant vibrer.
    Un docteur, ça peut changer toute la donne (ça a été le cas pour moi) et un qui s’appelle « Espoir », c’est un super signe!

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  11. Il est très fort ton texte Simone. Je suis touchée par l’élégance et la sobriété avec laquelle tu décris tes sentiments. On sent la douleur encore présente, mais toujours cette force… J’espère juste que la force prendra le dessus rapidement. J’ai l’impression parfois qu’on gagne en maturité au fur et à mesure des échecs de la vie. Comme si, on était plus clairvoyant sur certaines choses. C’est un plus, mais on aimerait parfois garder juste un peu de notre naïveté. Heureusement, l’espoir finit toujours par revenir. Il reste un magnifique dopant. J’ai hâte de voir ce que le docteur Espoir va vous proposer. Pleins de pensées à vous deux. Vivement les vacances ! Vous avez prévu quelque chose de particulier ? Bises !

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  12. Jolie petite Simone je suis bien triste de lire que tu doives encaisser. Je ne sais pas bien quoi dire d’intelligent alors je me contenterai de t’envoyer un peu de réconfort pour continuer à supporter l’affreuse petite mécanique du théâtre de l’apparence sociale, et ensuite de la force pour rebondir comme vous vous apprêtez à le faire.

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    1. Bonjour Simone,
      Je me permets de laisser un message sur ton blog que je lis parfois et que je trouve extremement bien ecrit, meme si je ne suis pas confronte aux problemes de la pma (j’ai connu d’autres epreuves extremement douloureuses lies a la maternite mais heureusement pas en plus celui la).
      Ce qui me surprend beaucoup a la lecture de ton blog, c’est le stress constant que tu subis au travail y compris pendant les periodes delicates de trensfert d’embryons. Je suis surprise que ton medecin ne t’ai pas propose de t’arrete une 15aize de jour pour t’enfermer dans un petit concon de douceur plutot que de t’imposer en plus de la lourdeur des traitements un stress professionnel xxl. Ca me donne l’impression qu’on demande de ta part une force surhumaine pour gerer tout, tout en meme temps et sur tous les fronts. Je te souhaite beaucoup de courage pour la suite de ton parcours.

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      1. Bonjour Claire, ce que je vis au travail est malheureusement le reflet d’une réalité très partagée : des cadres et employés mis sous pression qui doivent fournir une quantité de travail astronomique pendant que tant d’autres malheureux pointent chez Pôle Emploi… Bref, un modèle économique qui marche sur la tête. Quant à mon médecin, je doute qu’il connaisse ma profession, il se rappelle à peine de mon nom, alors le reste… Mais pour les arrêts, tu soulèves un sujet qui me questionne. A la lecture des blogs, je suis frappée par la diversité des situations : pas d’arrêt dans certaines centres, 2 jours dans d’autres, 1 semaine ailleurs… on dirait une loterie!
        En tout cas, je te remercie de ton message et j’espère que ta relation à la maternité est désromais apaisée.

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  13. C’est en lisant tes derniers posts où tu décrivais les derniers traitements, l’attente jusqu’au résultat. La cadence professionnelle à gérer sonne « en trop ».
    Ca me rappelle ma meilleure amie qui a essayé d’avoir un bébé pendant 9 ans sans succès. Après l’échec d’une énième tentative, elle a lâché son travail, elle s’est consacré exclusivement à son projet bébé pendant un an, elle travaillait encore mais dans un autre domaine seulement à mi- temps. Elle m’a dit qu’elle a pu aborder tous ces traitements très lourds sans se prendre la tête, parce que c’était déjà suffisamment épuisant. Un an et demi plus tard, elle est devenue maman. Bien sûr, il faut pouvoir le faire financièrement, il faut aussi prendre le risque que ça ne puisse pas marcher malgré tous les efforts…
    Moi- même, j’ai dû surmonter une épreuve très très douloureuse (Je ne suis pas là pour parler de mon cas qui est assez complexe) et je sais que quand j’ai voulu tout gérer à la fois: projet bébé, stress au travail et autres et bien ça a juste été « trop ».
    C’est juste que je m’interroge sur ce stress permanent qui s’ajoute au combat, sur ces médecins qui se concentre sur le tout médicale sans prendre en considération la dimension émotionnelle, énergétique, psychologique du patient.
    Je te souhaite de tout mon coeur de trouver ton chemin et de pouvoir bientôt écrire sur ce blog un heureux épilogue.

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    1. Merci beaucoup de ton éclairage Claire… mais malheureusement, je ne suis ni rentière ni femme d’un homme riche, donc je dois travailler… Après, le travail au XXIème siècle continue de tuer à petit feu, c’est une réalité que certains idéologues continuent d’ignorer malgré l’évidence. Le jour où tous le monde travaillera et pas plus de 24h/ semaine, la société ne s’en portera que mieux… Utopie? J’espère réalité un jour.

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