Simone est complètement à côté de la plaque : elle veut tout! S’épanouir dans sa vie de couple (check), dans sa vie professionnelle (check), dans ses aspirations personnelles (en cours de traitement) et dans la maternité (fail – error – contacter l’administrateur réseau).

10 ans que je travaille, 7 ans que j’essaie de tomber enceinte. 10 ans, 4 boulots différents. A chaque fois en entretien, des questions plus ou moins précises, plus ou moins discrètes, plus ou moins légales. Les trentenaires d’aujourd’hui se sont socialisées ainsi vis-à-vis du monde du travail : il faut prouver que l’on est 100% impliquée dans l’entreprise, que si l’on a fait des études c’est bien pour travailler, que non, on n’envisage pas de grossesse dans les années à venir, que oui oui monsieur, j’ai bien compris que le jour où j’aurai des enfants, je ne pourrai pas conserver les mêmes responsabilités. La femme, cet être débile, qui perd des bouts de cerveau au fur et à mesure des accouchements.

 cerveauCours de préparation à l’accouchement

Au fond de moi, ces questions me révoltent. Mais que faire ? Hurler au scandale, à l’illégalité ou à la connerie pure, c’est très assurément se faire plaisir sur le moment. C’est surtout laisser la place à un homme ou à une plus soumise. Alors, en entretien, je ne bronche pas. Une fois recrutée, par petites touches discrètes mais fermes, je mets en œuvre mon combat culturel, je marque mon territoire et mes convictions. Une grossesse c’est 16 semaines d’absence qui peuvent s’anticiper et s’organiser. Les mères et les pères ont clairement des contraintes horaires supplémentaires, toutefois, je reste persuadée que ces mêmes contraintes mènent à plus d’efficience. Plus de productivité que les célibataires ou les parents indignes qui passent leurs soirées au boulot à brasser du vent. Je suis depuis quelques années en position de responsable d’équipes. J’ai remarqué que les parents qui ne peuvent pas avoir d’horaires extensibles sont plus efficaces, que leur action est plus concentrée. En tout cas, ils rendent des services bien meilleurs que ceux qui sont disponibles pour des réunions à 19h30 mais dont le travail est dilué tout au long de la journée.

J’essaie d’être une bonne « manageuse » sur l’aspect de la conciliation des temps de vie. Pas seulement parce que je serais une bisounours sympathique. Je suis juste une cheffe qui sait que pour assurer une bonne productivité dans le temps il faut des gens équilibrés, qui n’ont pas que le boulot dans leur vie et qui se doivent d’être efficaces dans la journée car le soir ils ont piscine et/ou enfants.
Tout ça c’est bien joli, mais ce n’est pas toujours facile à maintenir avec des commandes urgentes qui tombent toujours en fin de journée.

bisounoursJe ne suis pas un bisounours

J’ai déjà expliqué dans un post précédent mon ambivalence par rapport au fameux « c’est dans la tête que ça se passe » jeté à la tête des PMettes. A la fois, je ne supporte pas cette assertion fausse et blessante. A la fois, je voudrais tant pouvoir régler le problème d’un gros coup de tête, et, hop, me retrouver enceinte.

Je n’étais peut-être pas la meilleure en cours de biologie, j’ai néanmoins retenu que les enfants ne se font pas avec 1 ou 2 têtes mais avec 2 sexes. Par contre, subir des problèmes d’infertilité monte à la tête. On en vient à se poser des questions, se créer des problèmes que d’autres n’ont pas. Merci la PMA, on a du temps pour se faire des nœuds au cerveau qui conduisent à des remises en cause personnelles douloureuses.

noeudNœud à la tête coloré

Je ne peux pas m’empêcher de penser que la petite musique que l’on m’a inoculée depuis les études et dans le monde du travail sur l’impérieuse nécessité du présentéisme et sur les parents qui deviennent moins intéressants pour l’entreprise, finit par produire des effets inconscients. Les signaux faibles et forts que l’on lance à l’égard des filles, des étudiantes et des femmes associent négativement maternité et accomplissement professionnel. Consciemment ou inconsciemment, les individus s’y conforment. Les femmes qui font des études supérieures ont des enfants plus tardivement car si elles ne prennent pas le temps de « lancer » leur carrière auparavant, elles ne retireront aucun bénéfice de leurs études. Le prochain qui me balance que je n’avais qu’à m’y « mettre avant » plutôt que de prioriser le travail, je lui répondrai que : 1/ Désolée mais à 25 ans, je n’étais pas prête dans ma tête pour avoir un enfant; 2/ Admettons, je suis prête à 25 ans et je tombe enceinte, et ben à côté d’un homme qui a fait les mêmes études que moi, ma carrière – et mon salaire – ne décolleront pas. Poussons la logique jusqu’au bout : autant interdire à vos filles de faire des études.

Des chercheurs ont démontré que le discours tenus à des professeurs sur les qualités ou défauts supposés de leurs élèves avait une influence sur le résultat de ces derniers. Par seulement parce que les professeurs sur ou sous notent. Il est en effet prouvé que les élèvent intériorisent clairement la projection que le professeur réalise sur eux. Si le professeur leur dit qu’ils sont nuls, ils vont vouloir inconsciemment se conformer à cette image et vont baisser les bras sur les apprentissages. Si la projection est positive, ils vont se sentir confortés, rassurés et vont poursuivre sereinement leurs apprentissages. On appelle ce phénomène l’effet Pygmalion : les individus ont tendance à mettre en conformité leur comportement avec les attentes que l’on projette sur eux.

En 2007, un an avant que j’arrête la pilule, j’ai été nommée sur mon premier poste de management. Mon supérieur hiérarchique d’alors, bien que pas si vieux, l’était clairement dans sa tête, très vieux. En me recevant après ma nomination, il m’a dit « naturellement, le jour où vous aurez des enfants, vous ne pourrez plus assumer ce poste ». J’ai osé lui demander des explications. Réponse : « Il vous faudra vous occuper d’eux ». Certes… J’ai osé lui rétorquer que, excusez mon ignorance, car justement je n’ai pas d’enfant, mais si on doit se mettre à deux pour les faire, ne peut-on pas poursuivre cette fructueuse collaboration en s’occupant à deux de la marmaille ? Il a conclu sèchement l’échange par un « peut-être, mais les jeunes enfants réclament toujours leur mère en priorité ».

Dans quelle mesure cet échange stupéfiant ne constitue-t-il pas une prophétie auto- réalisatrice ?

Je suis persuadée qu’un discours plus positif tenu sur l’insertion des jeunes femmes dans le monde du travail permettrait d’aborder la maternité comme simplement une étape de la vie à ne pas dramatiser. Cela diminuerait la charge mentale qui pèse sur cette question. J’essaie de transformer ce discours en actes à mon petit niveau. Si un jour j’ai la chance d’avoir une fille, je lui dirais que c’est normal de tout vouloir.

gros-caillouxCathédrale en cours de construction

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15 commentaires sur « Désir d’enfant et ambition professionnelle : des relations contrariées »

  1. Ecoeurant, l’échange avec ton chef….
    J’ai eu le droit aussi pour des changements de poste en interne à (1) en substance, que j’aurai sûrement d’autres priorités que de me lancer dans un poste très prenant, vu que j’étais jeune mariée (j’ai fini en larmes pendant l’entretien… on essayait depuis assez longtemps avec mon ex pour que ce soit un sujet sensible, pas assez longtemps pour que je me sois forgé une carapace); (2) « 30 ans, mariée depuis 3 ans, c’est un bébé dans l’année? » réponse « ça risque pas » (là on en était au stade du divorce, ma carapace était en place – mais bordal, j’avais pas forcément envie de déballer ma vie à ma future chef…) (qui au passage avait fait une FIV pour avoir son gosse, comme quoi, ça n’aide pas toujours à être diplomate sur le sujet…).
    Pour ce qui est de l’efficacité au boulot, c’est vraiment très culturel. Aux Pays-Bas, même côté cadres, ils font en général du 9h-17h et rentrent chez eux pour vivre leur vie (s’occuper des gosses, faire du sport, boire des apéros,…) – après certains reprennent un peu le taf chez eux pendant 1 heure ou deux si besoin, mais c’est pas systématique. Mais dans la journée, pas de blabla devant la machine à café, déjeuner en speed, et efficacité au top dans les échanges (réunions à l’heure, qui ne se prolongent pas, et avec des objectifs clairs…); c’est vraiment une question de culture. Ceci dit, de mon point de vue, les échanges off ont un réel intérêt au boulot aussi. Ah oui, cherry on the cake, dans la boîte où j’étais au NL (boîte de consulting), il était classique (et tout à fait bien vu) de bosser à 4 jours par semaine, même pour les hommes, pour passer une journée avec son môme quand il était petit, et du coup pour que le gosse ne soit gardé en collectivité que 3 jours par semaine. Et j’ai bien l’impression que c’est une spécificité française les journées de boulot à rallonge et l’absence de temps pour simplement vivre aussi au passage…

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  2. Lov’ it !!! Oh que oui !!! Etant dans un milieu où le respect des Droits est le fondement même de nos jobs… à ces remarques (qui ont tout de même lieux en entretien), je peux me permettre de répondre de façon salée (entre autre : « j’ai un utérus, oui, pas mon conjoint » (la prochaine fois j’ajoute « j’ai la chance d’avoir » avant), ou « avez vous des enfants ? comment avez vous fait ? », ou « en quoi un congé mat’ va-t-il nuire à l’entreprise ? », « on a la chance d’être deux, deux parents, et donc à s’arranger pour les horaires de garde », etc…). Pour ma part, cela n’empêche en rien le recrutement, du moins c’est ce qui s’est passé jusqu’à présent. Mais dans d’autres jobs, j’imagine bien l’envie de répondre fissa à quel point cette façon de voir les choses est stupide, juste un bon moyen d’entretenir le machisme… C’est bien triste… Oh que oui les filles ont les mêmes droits ! Et notamment celui de travailler, faire carrière, avoir des responsabilités !!!

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  3. J’adore ta conclusion !
    Pour ma part j’ai été méga surprise : je m’étais mis une énorme pression d’autant plus que je suis en CDD. J’étais persuadée qu’on ne me renouvellerait pas mon contrat.
    Et en fait : des « félicitations » sincères et un nouveau contrat.
    Bordel je suis toujours sur le cul.
    Je crois quand même que le fait de bosser dans le public aide : dans le privé je sentais nettement plus de discrimination…

    Aimé par 5 people

  4. Effectivement qui n’a pas entendu ce genre de remarques dans un entretien ou lors de conversations avec des collègues. J’en avais repris deux qui trouvaient normal qu’une femme soit moins payée qu’un homme pour un même poste avec compétences égales : bah oui à cause du congés maternité ! Je leur ai donc demandé que pour 8 mois d’arrêt dans une carrière (je compte 2 grossesses j’étais optimiste), ça vaut 20% de moins chaque mois pendant 45 ans d’activité ? Et qu’est-ce qui prouve que mes journées de travail ne sont pas plus productives que les leurs ? Ils m’ont regardé l’air un peu con et m’ont rétorqué que c’est comme ça on n’y peut rien…
    En ce qui me concerne, j’ai eu de la chance de tomber sur des personnes intelligentes. J’étais en compétition avec un homme sur un poste, et j’ai eu le job alors que mon futur chef savait que j’essayais d’avoir un enfant et que j’étais dans un protocole de FIV. Donc au final 6 mois après ma prise de fonction j’annonçais ma grossesse miracle… Et je me sentais mal vis à vis de mon chef alors qu’il était sincèrement heureux pour moi.

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  5. Mon chef est plus vicieux que ça. Il m’invite à déjeuner et me sert du vin pour voir si je bois toujours de l’alcool ou non, ou questionne « innocemment » mes collègues sur une éventuelle prise de poids… Vive le privé!

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  6. J’ai la « chance » que ce genre de question ne se pose pas dans ma branche (en même temps ça serait un comble). De toute façon le milieu médical et para-médical est à dominante féminine…
    Mais je suis toujours choquée de lire que de nos jours, dans ce 21ème siècle,ce genre de question soit toujours d’actualité…

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  7. Je découvre ton blog. J’aime beaucoup le style et l’humour. L’infertilité inexpliquée c’est la plaie et j’espère qu’on trouvera enfin le grain de sable qui fait tout foirer. Avoir un enfant en France quand on travaille c’est d’emblée le plafond de verre et même dans le Public. Je me suis heurtée au plafond durant toutes mes années d’essai parce qu’on savait que j’essayais d’en avoir. Où comment avoir sa carrière au point mort mais sans le gosse qui va avec… Je me suis heurtée au discours d’un radiologue, après lui avoir expliqué que l’origine de l’infertilité était masculine, que je n’avais qu’à m’y mettre plus tôt. Je me suis retrouvée avec mon chef, après m’avoir félicité pour ma grossesse comme il était d’usage, à me suggérer que ça serait bien que je « dégage » de son service parce que je serais moins disponible (forcément).

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    1. Merci pour le compliment. Oui, je suis convaincue que le public n’est pas meilleur élève sur cette question. Parfois, les femmes cheffes sont aussi bêtes que les hommes sur la question. Reste à espérer que les nouvelles générations – dont nous faisons partie – seront plus ouvertes. Chacun a son rôle à jouer et surtout les hommes je dirais. Un homme qui pose un jour de congés pour accompagner une sortie scolaire, c’est une petite victoire pour la condition des femmes au travail.

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  8. Effrayant et réaliste témoignage Simone… Et tu le relates très bien.
    C’est déjà difficile de faire sa place au soleil quand on donne l’impression qu’on est des femmes investies à 100% dans la boîte… alors quand les envies/projets de maternité pointent leur nez…
    A 32 ans et après deux ans d’essais, je préfère encore le taire. Et je bosse dans un milieu « privilégié ». Culture, évolution des mentalités, blablabla. Et quand j’ose critiquer la place accordée aux femmes dans ma société, on me rétorque que c’est pas moi la minorité. Mon chef est gay ; je ne savais pas qu’il y avait une échelle des minorités. Alors, si un jour j’arrive à le faire ce bébé, je lui dirai que quand il sera bien accroché…

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  9. Je partage totalement ton point de vue. Quand je suis enfin tombée enceinte on m’a tout naturellement posé la question de savoir si je me voyais encore diriger mon unité de recherche… Le pire c’est que je me suis même posé ma question… Je sais que je n’aurais pas fait la même carrière si j’avais eu ma fille a 25 ou 30 ans et cette carrière je la voulais. Et oui j’ai eu envie d’un enfant AUSSI…et c’est difficile à accepter manifestment pour mon milieu pro. Je te souhaite de réussir, après 5 mois avec ma puce je te garantie que ça se gère très bien (et mon homme n’est présent que 40% du temps)

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